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la papeterie Sibille : un patrimoine en danger

Publié le vendredi 3 février 2006

« (...) Non, la nostalgie ne me tire pas en arrière mais vers autre chose. On souhaiterait une évolution moins grossière. Plus de tact. Moins de violence. (...) » Rezvani, « Divagation sentimentale dans les Maures »

Epouser l’avenir sans renier le passé

Dumeste (84-86 rue Pasteur) vend un bâtiment qui constitue un des fleurons du patrimoine industriel du quartier du Port-à-l’Anglais. Avec sa maison de gardien et les trois logements de fonction des 75-73bis rue Pasteur, cet édifice parallèle à l’école Eva Salmon est tout ce qui subsiste de l’ancienne papeterie Bouilly-Lecomte (vendue en 1939 aux Ets Sibille) implantée sur ce site à la fin du XIXe siècle. Après les mutations de l’après-guerre puis la désindustrialisation qui a frappé la ville et le Port-à-l’Anglais depuis les années 70, multipliant friches et démolitions, cette usine est désormais le bâtiment industriel le plus ancien du quartier, voire de la ville. Elle est en effet contemporaine de la révolution industrielle qui, dans les années 1860-1890, bouleversa en profondeur le visage de Vitry : à l’image d’autres villes de banlieue de la deuxième couronne, ce gros bourg agricole se transforma alors en ville industrielle. Le quartier du Port-à-l’Anglais, entre ces deux voies de communication majeures que sont la Seine et le chemin de fer, y gagna son identité dont il porte encore aujourd’hui la marque.

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la papeterie Sibille
© Thierry Scharff

Cet édifice à l’esthétique modeste et austère, qui n’a rien de prestigieux ni de spectaculaire, au point d’être méconnu de nombre d’habitants du quartier, n’a cependant rien à envier à des bâtiments comme l’ancien pensionnat C. Groult ou la briqueterie de Gournay qui viennent d’être réhabilités : construit sur le modèle traditionnel des halles de marché, il se signale par de hauts murs de moellons percés de baies à arcades, des planchers à voûtains en briques et profilés métalliques, un toit en tuiles à deux pentes et un vaste volume intérieur à double travée rythmé par des poteaux en fer. Cette architecture d’ingénieur répondait parfaitement à l’usage qui était le sien : y loger de grosses machines à papier. On y fabriqua du papier jusqu’en 1951, date à laquelle l’entreprise cessa la production et où les machines furent progressivement vendues. Le terrain fut alors divisé, une partie cédée aux établissements Sciaky, spécialisés dans les soudures sur avions, l’autre à l ‘entreprise Dumeste.

Ce bâtiment à la beauté sévère, sans ornementation, porte encore l’empreinte de l’activité de l’homme, de ses souffrances et de ses combats. Son histoire est inséparable de la mémoire ouvrière et de ses luttes : une photo conservée aux archives municipales montre les ouvriers en grève posant en groupe devant les bâtiments en 1936. Cette mémoire, dont est fait notre présent, nous nous devons de la conserver et de la transmettre aux générations futures. Sous peine de fabriquer des générations sans conscience et amnésiques : sans passé, donc sans avenir.

Raser ou préserver ?

Démolir cette usine, comme on pourrait être tenté de le faire (au nom des sacro-saintes « contraintes économiques », au nom aussi de besoins réels : collège, logements etc ), serait la pire des erreurs : ce serait rééditer à moindre échelle ce qui a été fait pour Renault à l’île Seguin. « Nous entrons dans l’ère des transformations, des mutations urbaines sur les territoires déjà construits. Le temps des grandes rénovations au bulldozer est révolu », déclarait à l’époque Jean Nouvel. Hélas, il ne fut pas entendu et le désastre eut lieu ! Certaines usines de Vitry n’ont pas échappé à ce triste sort, notamment l’ancienne centrale électrique Arrighi, splendide témoignage architectural et humain de la mémoire ouvrière de la région parisienne.

Deux approches ici sont donc possibles : raser pour nettoyer le terrain et repartir à zéro comme si rien n’avait existé avant, ou bien élaborer un projet qui tienne compte de ce qui existe. « Il est impossible de faire de l’urbanisme à partir d’une page blanche. Il y a toujours des traces à révéler, une continuité à établir. Même dans un désert, le terrain n’est pas vierge », déclarait Alexandre Chemetoff, toujours à propos de Renault. Les opérations d’urbanisation doivent se faire dans le respect du patrimoine urbain et du tissu ancien. Dans le souci de garder la mémoire des strates historiques qui ont fait la ville. Construire le futur à partir des éléments historiques, géographiques, culturels et sociaux, tel doit être l’esprit de tout projet. Pour enraciner le futur dans le passé. Ce qui implique de sauvegarder les rares bâtiments industriels encore debout.

La Ville, qui envisage de préempter aura alors les mains libres : pour quel projet ?

La rumeur fait état d’un collège. Nous sommes les premiers à en réclamer un, mais nous pensons qu’il ne manque pas de terrains dans le quartier pour l’accueillir (parcelle Sciaky contiguë, terrains SNCF près de la gare, parcelles vierges situées au sud de la Zac Port-à-l’Anglais, etc.). Quant à l’idée, que nous avons un temps envisagée, de transformer ce bâtiment en collège, les professionnels que nous avons consultés (architectes, urbanistes...) sont unanimes à juger une telle opération quasiment impossible, pour des raisons de fonctionnalité.

Pour montrer son attachement à la valeur patrimoniale de ce bâtiment, la mairie pourrait d’ores et déjà fort bien, la loi paysage L. 123-1 §7 de 1993 lui en donne les moyens, inclure dans le PLU une clause de sauvegarde. Comme elle pourrait d’ailleurs recenser tous les bâtiments qu’il conviendrait de protéger. Il y a urgence : le PLU doit être bouclé d’ici la fin 2005...

Précisons toutefois que si la modernité et ses exigences n’obligent nullement à la politique de la table rase, la préservation du patrimoine ne signifie pas davantage muséification et encore moins médiocre lifting. Il n’est pas question de vouloir tout figer et de conserver pour conserver, par fétichisme de l’ancien, les villes ont besoin de vivre, surtout dans des territoires dévitalisés comme le secteur Sciaky-Dumeste. Faisons au contraire de ce patrimoine industriel un atout et non un obstacle gênant ou un inutile fardeau dont il faudrait se débarrasser. En permettant l’ancrage dans le réel, il évite justement le piège de la table rase qui fut synonyme de tant de ratages et de saccages. Car l’expérience nous a hélas amplement montré que s’il est facile de démolir, il l’est beaucoup moins de reconstruire à zéro. Cet atout, saisissons-le, ce peut être l’occasion d’une véritable « transmutation » qui contribuerait à faire du site Sciaky-Dumeste un pôle d’excellence et d’innovation ouvert sur la Seine, en synergie avec les objectifs définis par le nouveau PLU et le programme Seine-Amont.

Un second souffle, une seconde vie...

Comment redonner vie à ce lieu ?

On pourrait imaginer sur ce site un projet de réhabilitation à vocation culturelle, comme à Ivry, où la manufacture des Œillets et l’ancienne usine Yoplait, pour ne citer que ces deux exemples, ont été reconverties en ateliers-logements ; ou bien à Choisy, où l’usine Hollander accueille des activités culturelles ; citons aussi, à Vitry même, Gare-au-Théâtre et le Studio-Théâtre qui ont investi d’anciens locaux industriels. Plus récemment, la Minoterie (rue C. Groult) a été en partie réhabilitée par la Ville pour y installer les « Ecoles municipales artistiques », et en partie reconvertie en ateliers-logements par les Usines Bertheau, tandis que la briqueterie de Gournay accueillera en 2008 le « Centre départemental de danse contemporaine ».

Ce type de scénario offre de multiples avantages : il permet aux villes non seulement de conserver et d’embellir un patrimoine intéressant, mais aussi d’apporter une mixité sociale et culturelle que chacun réclame et, par le type d’activités implantées (à dominante artistique ou para-artistique...), de susciter une animation et une valorisation fort opportunes dans des quartiers en perdition économique. Le bâtiment de l’ancienne papeterie Sibille se prêterait fort bien à un tel usage, dont la dimension culturelle serait en totale cohérence avec la politique volontariste menée par la ville en la matière.

L’idée est simple : une partie du bâtiment pourrait être reconvertie en locaux mixtes ; s’y installeraient pour y vivre et travailler des créateurs oeuvrant dans les domaines les plus variés : plasticiens, musiciens, graphistes, décorateurs, traducteurs, etc., tandis que des espaces ouverts au public pourraient accueillir en rez-de-chaussée des manifestations culturelles ouvertes sur le quartier. Loin d’en faire un lieu clos sur lui-même, ce projet original créerait un lieu d’échanges vivant et s’inscrirait totalement dans la requalification de cet ancien secteur industriel en zone à vocation mixte, où cohabitent habitat et activité, dans le respect de l’identité du quartier, à forte dominante pavillonnaire.

Préserver la mémoire des lieux, préserver la mémoire ouvrière de la ville, pour mieux l’inscrire dans le développement et le renouvellement urbains du quartier, telle est donc notre démarche.

Les nécessaires mutations urbaines en termes d’équipements et d’aménagements divers n’obligent en rien à anéantir cette mémoire constitutive de l’identité de Vitry : loin de s’y opposer, elle ne peut qu’enrichir les nouveaux projets et contribuer à la revitalisation du quartier et au rayonnement de la ville. Tous ensemble, habitants du quartier, de Vitry ou d’ailleurs, exigeons la sauvegarde de l’ancienne papeterie Sibille !

La Commission Urbanisme du comité de quartier du Port-à-l’Anglais


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